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traduction translation Bonjour, Hello, Ciao, Dober dan, Dobar dan, Mirëdita, Geai sou, Merhaba, Barev, Gamarjoba, Salam, Salom, Nihao! Bienvenue dans notre série de newsletters qui retrace, chapitre par chapitre, notre grande aventure en autostop. Vous voici au chapitre 14 de notre aventure: Une expérience à part – Roadtrip au Xinjiang, Chine.
Bonne lecture!

 

<   Chapitre 14   >

Une expérience à part

Note à propos: le récit qui va suivre retrace notre traversée du Xinjiang, une province située à l’ouest de la Chine, où sévit actuellement une grande répression des autorités chinoises envers les minorités ethniques turcophones et musulmanes habitant cette région, notamment le peuple des Ouïghours. Cet article n’est pas issu d’une enquête journaliste mais de notre simple expérience d’autostoppeurs de passage dans cette région. Si vous souhaitez en savoir plus sur la répression, voici quelques liens:

Résumé des tensions au Xinjiang (BBC)Disparition d’intellectuelsSilence sur la répressionDestruction de mosquées(français)Installation d’un logiciel espion à la frontièrestérilisation des femmes dans les camps

 

Un processus de zombification

Il est 7h lorsque notre réveil sonne, d’une alarme stridente résonnant à travers les dortoirs vides du motel réservé aux chauffeurs routiers. La veille, le propriétaire des lieux nous avait invité à passer une nuit au chaud, gratuitement. Tandis que nous nous réveillons lentement, conscients des difficultés qui nous attendaient, les moteurs des 33 tonnes, ces géants de la route, se mettent à gronder: la frontière venait d’ouvrir. Déjà? Elle n’était censée ouvrir qu’à partir de 9h selon nos sources Internet… Désormais complètement réveillés, nous nous hâtons, refermant nos sacs promptement après une dernière vérification (nos couteaux-suisse cachés au fond de la trousse de toilette), un thé brûlant avalé à la va-vite dans la guitoune du coin. Traitement de faveur des touristes blancs oblige, les douaniers kirghizes nous font passer devant tout le monde. Le contrôle est rapide, facile: dans un dernier geste bienveillant, un camion est arrêté pour nous emmener au premier poste officiel chinois, 3 kilomètres plus loin. La frontière est nette: drapeau rouge avec ses étoiles jaunes flottant fièrement au vent, route soudainement goudronnée, grillages barbelés partout… Un bon avant-goût de ce que l’on allait découvrir plus tard, dans le Xinjiang.

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Frontière côté kirghize

 

On ne peut pas dire que nous n’étions pas au courant des difficultés, que nous risquions à tout moment d’être contrôlés, surveillés. On ne peut pas dire que nous n’étions pas au courant, mais on peut vous dire que nous n’étions pas vraiment conscients de la réalité. Et la réalité, nous l’avons vécue, reçue en pleine figure ce jour-là: 5 contrôles d’identité, 2 fouilles complètes, plusieurs passages aux rayons X (sans soucier de savoir si j’étais enceinte), des relevés d’empreintes, des prises de photos, une vérification complète de notre matériel électronique (téléphones, ordinateur, disques durs, appareil photo), une installation d’un logiciel supposé espion sur mon téléphone et un transfert imposé par taxi avant de nous relâcher dans Ulugqat, la première ville administrative située à 135 kilomètres de la frontière. Une journée entière de contrôles, une journée entière à piétiner notre énergie, nos libertés, notre intimité. On ose à peine y croire… Et pourtant, pour certains, cette journée semble faire partie de leur quotidien: c’est le ressenti que nous avons eu en regardant, depuis le taxi, ces civils prisonniers de petits villages ultra-militarisés, gardés par des dizaines de soldats armés, délimités par de grands murs en béton et barbelés. Car oui, même avec une interdiction totale de prendre des photos sur la route menant à Ulugqat, les autorités chinoises n’ont pas pu empêcher nos yeux de tout photographier, d’imprimer ces images dans notre mémoire. Des images que n’auront pas de couleurs, pas de contours, juste des mots pour en décrire l’horreur.

➡️ Notre article sur le passage de la frontière et le visa chinois

Il est 18h heure locale quand nous sortons de la douane, quand nous retrouvons enfin notre liberté. Seulement, après avoir retiré nos premiers yuans à la Bank of China du centre-ville, nous voilà de nouveau stoppés dans notre découverte de cette étrange ville-prison, une ville fantôme peuplée de drôles de zombies – des gens à l’air vide, creux, indifférents à nos sourires, à leurs voisins, à leur monde rempli de policiers, de barrières, de caméras de vidéosurveillance et de haut-parleurs diffusant en permanence des instructions en mandarin. Le jeune policier qui vient de nous arrêter nous sourit, d’un grand sourire sincère et amical: il tient à s’assurer que nous sommes les bienvenus dans son pays. On y croit; d’ailleurs, c’est bien la première fois que quelqu’un nous sourit de la journée! Il nous met à disposition deux chaises, deux verres d’eau chaude, du wifi. On ne sait pas comment le remercier autrement qu’en répétant le seul mot de mandarin que nous connaissons: Xiexie (chéché, merci en français). Visiblement ravi, il nous montre comment communiquer sur WeChat (messagerie populaire en Chine) via la traduction automatique: “Où allez-vous dormir?” “Nous avons une tente” “Il fait froid ici en hiver, attendez une minute, je vais trouver un endroit pour vous” “D’accord” “Je vais vous envoyer chez moi” “Tu nous invites chez toi?” “Oui” Et effectivement, une voiture est venue nous chercher 5 minutes plus tard, pour nous conduire en toute discrétion dans un quartier neuf et ultra-surveillé: les appartements de fonction de la police. Escortés au pas de course et placés dans un appartement sommaire, à l’abri des regards, nous sommes invités à nous doucher, à manger un bol de noodles instantanées, à boire de la TsingTao (bière chinoise) en sa compagnie ainsi que celle de ses 2 amies d’origine kirghize, à rire, à danser, à profiter d’Internet puis à nous coucher sur un lit simple, dur, un lit dont le sommier se résume à une planche de bois. Notre gratitude, ce soir-là, sera aussi grande que les risques pris par notre nouvel ami – son chef avait catégoriquement refusé qu’il nous héberge. Comme il nous l’écrira plus tard sur WeChat, “ça reste notre secret”.

Kashgar n’est plus. Kashgar a été remodelé, transformé, humilié…

Le lendemain matin, la même voiture affrétée pour nous la veille nous ramène à la sortie de la ville: direction Kashgar, une ancienne cité Ouïghoure située à une centaine de kilomètres de là. On fait des signes de la main, on s’interroge sur le stop en Chine, au Xinjiang. Visiblement, cela fonctionne plutôt bien! Les conducteurs s’arrêtent, par curiosité ou par envie d’aider. Dans cette région peuplée par des ethnies turcophones et musulmanes, nous sommes étonnés d’être pris uniquement par des chinois – ou plutôt des Hans, comme ils se définissent. On comprend qu’ils sont venus habiter la région désertique du Xinjiang depuis peu, attirés par un salaire plus élevé que dans le reste de la Chine. Les grandes routes récemment asphaltées nous font traverser quelques petits villages sans charme, faits de maisons neuves, toutes identiques, dont les murs extérieurs sont ornés de lanternes et de symboles chinois, peints en rouge vif. Probablement une mesure prise par le gouvernement chinois, afin de soumettre les minorités ethniques au mode de vie et à la culture sacrée de l’Empire du Milieu. Ce jour-là, nous serons également contrôlés 3 fois par la police: relevé d’empreintes digitales, photo, contrôle du passeport… La totale. Pour nous aussi, le processus de zombification a déjà commencé.

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La mosquée de Kashgar

 

Déposés aux portes de Kashgar en début d’après-midi, nous décidons de parcourir les 5 kilomètres jusqu’au centre-ville historique à pieds, malgré la charge de nos sacs. Cette marche sera aussi pour nous l’occasion d’observer, d’enquêter, de noter ce que nos yeux (mais pas notre appareil photo) peuvent enregistrer. Kashgar, de ce que l’on sait, abrite une grande mosquée du XVe siècle, de vieilles maisons traditionnelles en adobe à 2-3 étages, un bazar, un marché aux bestiaux et d’autres charmes qui rappellent la beauté des grandes villes historiques de la Route de la Soie. Pourtant, à première vue, Kashgar n’est ni plus ni moins qu’une ville moderne d’une extrême banalité, avec ses rues larges quadrillant des blocs d’immeubles et de gratte-ciels sans intérêt. Nous interromprons notre longue marche au parc de la ville, aux portes de l’ancienne ville adossée à la colline. Combien de temps resterons-nous assis, silencieux, face à ces maisons de terre à moitié détruites, face à ce gigantesque carnage visant à raser les vestiges d’un glorieux passé? Quelques minutes, une heure? Venant nous arracher à notre triste contemplation, un jeune touriste chinois vient nous aborder poliment: il parle un peu anglais, et nous apprend que d’importants travaux de restauration sont en cours. Croit-il vraiment à cette version officielle? Si le gouvernement tient à préserver l’ancienne ville, comment expliquer la présence de bulldozers? Avant de reprendre notre chemin vers le nouveau centre, nous lui demandons d’écrire quelques phrases en mandarin, qui nous seront utiles pour l’autostop (“peux-tu nous prendre en autostop?”, “vas-tu à…?”).

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Le vieux quartier de Kashgar désaffecté. Des écriteaux aux portes indiquent “famille propre” ou “famille éduquée” par exemple. On retrouve ce genre d’écriteaux ailleurs en Chine, bien que les contenus diffèrent.

 

Sans doute nous avons espéré jusqu’au bout trouver l’atmosphère authentique, l’essence de la culture ouïghoure, la beauté de Kashgar… Mais il faut se rendre à l’évidence: Kashgar n’est plus. Kashgar a été remodelé, transformé, humilié. Le nouveau centre-ville de Kashgar est devenu un parc d’attractions à ciel ouvert, bien gardé par de nombreux barrages policiers, grossièrement décoré tel un conte des Mille et une nuits. Désormais, les ruelles pavées sont toutes fléchées sous forme de parcours ludique, les anciennes échoppes transformées en boutiques à souvenirs; et les habitants contraints de se donner en spectacle devant des touristes chinois amusés. Le parvis de la mosquée historique n’est plus qu’un terrain de jeu pour enfants, avec ses stands de nourriture et ses gigantesques panneaux publicitaires. Cette journée nous laissera un goût bien amer: dans cette ville-spectacle ultra-surveillée, impossible d’y trouver l’hospitalité. Résignés, nous paierons une nuit dans une simple auberge du centre – où nous y ferons la connaissance d’Emeline et Olivier, un couple de grands voyageurs français à vélo. À défaut de vivre un véritable échange culturel, nous expérimenterons un partage d’histoires et de bons conseils.

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Le centre ville rénové de Kashgar. On peut apercevoir un balcon où des Ouïghours en tenue traditionnelle jouent de la musique et dansent pour le plaisir des touristes chinois!

 

 

Retour à la case départ

C’est reparti pour 5 kilomètres de marche, pour sortir de la ville cette fois. Malgré notre départ matinal, nous ne sortirons pas de Kashgar avant la fin de matinée – la faute à deux contrôles de police qui nous ont freiné dans notre parcours, et fait rater une voiture qui venait de s’arrêter pour nous déposer plus loin. Lorsque finalement nous atteignons l’entrée de l’autoroute et arrêtons une voiture sans trop de difficulté, nous pensions notre calvaire fini. En réalité, il venait tout juste de commencer…

Notre conducteur, un chinois nommé Mr. Wang, nous explique être un chirurgien et chef de clinique à Artux, une ville située à une soixantaine de kilomètres de Kashgar. Fidèle à la tradition chinoise, Mr. Wang souhaite nous inviter à déjeuner dans l’un des meilleurs restaurants de la ville; invitation que nous acceptons humblement. En Chine, l’amitié, les affaires et toute autre forme de relation se nouent autour de la table: un invité repu et comblé est un gage de loyauté. Seulement arrivés à l’entrée d’Artux, les policiers arrêtent notre voiture, nous faisant descendre manu militari, confisquant nos passeports, nos sacs. Notre conducteur s’en étonne, tente de s’expliquer. Rien à faire! La ville est strictement interdite aux touristes, aux étrangers. Notre ami se tut, embarrassé: dans l’Empire du Milieu, personne ne peut contester l’Autorité. On s’assied, on attend; un peu, longtemps, on prend notre mal en patience… Une heure plus tard, les policiers reviennent nous voir: nous sommes finalement autorisés à entrer dans Artux, à la seule condition d’être escortés. Très bien! Mr. Wang reprend le volant, emmenant tout le monde, policier inclus, dans un restaurant à l’allure assez modeste, au carrefour de grandes tours bétonnées. Le festin peut commencer – dans le silence le plus complet et sous l’œil attentif du policier, du serveur, du patron; tous vêtus d’un gilet pare-balles.

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Saurez-vous retrouver les policiers en gilets pare-balles au milieu des écoliers du centre de Kashgar?

 

Aussitôt les assiettes vidées, aussitôt sommes-nous ramenés au poste. Nouveau contrôle: cette fois, c’est notre téléphone que l’on confisque. La galerie photos est scrutée de (très) près; notre intimité complètement bafouée. On proteste, on trépigne, on rage, mais cela ne semble affecter personne. Au bout d’un moment qui nous semble interminable, un ordre, précis, finit par tomber: il faut emmener ces intrus à la sortie de la ville, le plus loin possible d’Artux. Mr. Wang obéit, nous conduisant 10 kilomètres plus loin, à une autre station de police. Seulement, le policier en charge de nous escorter oublie nos passeports au poste précédent… On attend, encore, agacés, épuisés. Et lorsque tout paraît être en ordre (passeports rendus, sacs récupérés, Mr. Wang libéré de ses obligations), nous voilà de nouveau arrêtés par les policiers de la station toute proche. “Passports, bags” Quoi? Non mais c’est une blague! 3h, c’est le temps que nous avions perdu au poste précédent: 3h de fouilles, de contrôles, d’attente… Pourquoi tout recontrôler? Vous ne pouvez pas appeler vos collègues, leur parler? “Vous devez vous soumettre aux contrôles de police”. Ah oui, c’est vrai: personne ne peut contester l’Autorité. C’est reparti pour une fouille complète, une fouille officielle, en présence du chef, filmée. “Tout est ok, vous pouvez partir” nous annonce un policier ouïghour, parlant un peu anglais. Merci. Enfin non, pas merci: la nuit commence à tomber, et nous n’avons pas vraiment avancé. On tente l’autostop tout de même, avec l’aide du policier ouïghour qui finit par arrêter une voiture pour nous. Le conducteur, un homme âgé ouïghour, ne semble ni comprendre nos explications en anglais, ni nos quelques phrases écrites en mandarin… Nous le laissons nous conduire aux confins du Xinjiang, vers une destination inconnue, sa destination, loin d’Artux, loin des policiers et des complications.

Les difficultés ne tardent pas à nous rattraper: lors d’un nouveau barrage policier, nous sommes arrêtés et contrôlés. Les agents réprimandent durement notre conducteur avant de lui ordonner, sans ménagement, de nous ramener à Kashgar. Nous supplions les policiers de laisser notre conducteur repartir, en vain. L’Autorité a parlé. Le vieil homme obéit, sans un mot. Nous sommes tellement désolés pour lui, mais nous n’avons pas les mots. Heureusement, lors d’un nouveau contrôle à mi-parcours, les policiers laissent ce pauvre homme innocent repartir, et nous conduisent à Artux avec leur voiture de fonction. Il est presque 1 heure du matin lorsque nous arrivons au QG de la police d’Artux, un bâtiment hautement sécurisé aménagé à côté de la gare ferroviaire: un retour à la case départ à la fois cocasse, improbable, frustrant, inutile dans une ville censée être interdite aux étrangers. Sauf que cette fois, la colère a changé de camp: l’Autorité va devoir réparer ses erreurs, trouver une solution pour nous permettre de dormir. Tandis que les chefs discutent, un policier bienveillant nous offre de l’eau, de la nourriture, et engage la discussion avec nous à l’aide d’un traducteur. À 2h, les chefs ont tranché: bien que le bivouac soit interdit dans cette région, les intrus peuvent planter leur tente sur le parking de la gare, à deux pas du QG. Ce jour-là, nous avons passé pas moins de 6 heures entre les mains de la police pour de simples contrôles

 

Hospitalité refusée

Un train vient d’entrer en gare. Le soleil n’est pas encore levé, mais nous devons lever le camp rapidement. En attendant qu’un des chefs de la police vienne nous chercher, nous sommes invités à nous réchauffer à l’intérieur de la gare. Les contrôles vont bon train; contrôles d’identité, contrôles des sacs… Pour ne pas rater son train, mieux vaut avoir un train d’avance. Le policier ouïghour parlant anglais, rencontré la veille à la sortie d’Artux, est là et Julien en profite pour lui poser des questions: “Es-tu Ouïghour? Quelles études as-tu fait? Pourquoi es-tu entré dans la police? Le port de gilets pare-balles et fusils automatiques est-il lié à des problèmes de terrorisme dans la région?” On apprendra que ce jeune diplômé d’un master en physique a saisi l’opportunité d’avoir un métier stable et bien payé, celui de policier. D’après lui, le Xinjiang connaîtrait des problèmes de sécurité, mais pas de terrorisme… On finit par se rendre compte que, parmi les personnes issues de minorités ethniques au Xinjiang, personne n’est pas logé à la même enseigne. Est-ce à cause de leur position sociale, de leur insertion dans la société chinoise (maîtrise du mandarin), de leur utilité pour maintenir une sorte stabilité au Xinjiang? Le chef finit par arriver, nous arrachant à cette intrigante discussion: avant de nous emmener en voiture loin d’Artux, il nous faut signer un tas de papiers. On comprend que dans le Xinjiang, les touristes doivent s’enregistrer tous les jours auprès de la police – une procédure réalisée habituellement par les hôteliers, évitant aux touristes les problèmes administratifs. Tout est écrit en mandarin. Qu’ont-ils bien pu écrire? “Enregistrement effectué par: police d’Artux”, “Lieu de résidence: tente, parking de la gare”? Et comme pour s’assurer qu’il n’y aura pas, cette fois, d’erreur commise; le chef nous dépose sur la route principale à 60 kilomètres de là. Tandis que nous marchons vers un spot idéal pour commencer l’autostop, le chef sort son portable, nous filme en train de nous éloigner. Et lorsqu’une voiture s’arrête enfin, deux des policiers d’Artux, nous ayant suivi discrètement, sortent de leur véhicule habillés en civil pour contrôler notre conducteur et relever sa plaque d’immatriculation… Une preuve de plus que les intrus ne reviendront pas!

Heureusement, l’autostop fonctionne à merveille. En fin de journée, nous arrivons à Aksu. Changement de décor, changement d’ambiance: tout est écrit en mandarin (et non pas dans les deux langues), le centre-ville est moderne et dynamique; les visages typés chinois. Au détour d’un dédale entre plusieurs gratte-ciels, on croise des sourires, des “nihao” lancés joyeusement. Une chinoise parlant anglais s’arrêtera même pour nous aider à trouver un hôtel pas cher pour nous – ce qui s’avère compliqué en raison de notre statut d’étrangers… On finira par trouver une chambre propre dans un hôtel un peu excentré, mais acceptant les étrangers. Et tandis que je profite de notre nouvelle salle de bains privative pour laver nos vêtements sales à la main, Julien se fait aider par le gérant à acheter deux plats de noodles à emporter. On se couche repus, l’esprit vagabond, en se faisant la réflexion qu’aujourd’hui, et pour la première fois depuis notre arrivée, nous n’avons pas été contrôlés.

Après un petit-déjeuner copieux, on se remet en route rapidement: un hôte couchsurfing chinois de Korla a accepté de nous héberger, à la seule condition que nous arrivions avant 18h pour s’enregistrer au poste de police de la ville. Il nous faut parcourir 550 kilomètres depuis Aksu: la mission semble risquée, mais pas impossible. On se dépêche pour se placer à la sortie de la ville, prêtant une vague attention au petit garçon qui vient d’écarter les pans de son pantalon fendu pour chier en pleine rue. Un premier conducteur chinois nous dépose 5 kilomètres plus loin, puis une famille venue en touristes dans la région nous avance de plusieurs kilomètres; les voitures s’enchaînent à un bon rythme pour nous faire avancer, jusqu’à ce qu’on finisse par arrêter la voiture d’un businessman prêt à nous déposer à destination. Tout s’enchaînait à merveille, nous étions confiants; sans doute un peu trop d’ailleurs: lors d’un contrôle policier, nous faisons l’erreur de dire qu’un ami chinois nous hébergera pour la nuit. Les policiers appellent notre hôte, le sermonne, à tel point que notre hôte se sent finalement contraint de décliner son offre d’hébergement, par crainte de représailles… Nous sommes sidérés, sous le choc! Aidés par notre conducteur, nous demandons aux policiers d’un second poste de clarifier la situation: selon la loi en vigueur, rien n’empêche un particulier d’héberger des touristes si ceux-ci sont bien enregistrés auprès de la police. Malheureusement, notre hôte a déjà pris peur et refuse toujours de nous recevoir. La colère mais surtout la déception se dessinent sur nos visages, laissant derrière elles un goût très amer. Puisque l’hospitalité nous est refusée à Korla, nous n’avons plus aucune raison de nous y arrêter: nous demandons à notre conducteur de nous emmener aussi loin que possible de cet enfer, de ces contrôles policiers et restrictions liberticides, de cette prison à ciel ouvert. Ça sera Tourfan, une autre ville historique du Xinjiang. Notre journée d’autostop nous aura finalement emmenée à 1000 kilomètres d’Aksu…

L’amertume ne nous a pas quitté au réveil. Arrivés la veille à Tourfan à 1h du matin, nous avons tentés de convaincre les policiers de la ville de nous laisser camper quelque part aux abords de la ville, sans succès. Au mieux, un des policiers a réussi à négocier le prix d’une chambre double dans un hôtel un peu kitsch du centre-ville. Laissant nos sacs à la réception, nous partons visiter Tourfan, son musée gratuit, ses vignes, son vieux quartier dans lequel s’entassent des familles ouïghoures qui nous sourient. À défaut de pouvoir communiquer, d’échanger avec eux, nous achetons du pain à un jeune boulanger du quartier, ravi de vendre ses produits à deux étrangers! Cette ballade ne fut pas totalement un échec: repérant un carré de terrain plat au cœur des vignes et éloigné de la route, nous décidons d’y planter notre tente discrètement pour la nuit, une fois nos sacs récupérés. La douceur de cette nuit passée, cachés par de larges pieds et d’immenses feuilles de vigne, dissipera définitivement toute trace d’amertume.

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La fin approche, le Gansu se rapproche. Nous reprenons la route, notre seul terrain de jeu et de libertés, en espérant qu’elle nous conduise un peu plus près de la sortie. Mais la distance est encore trop grande (environ 1000 kilomètres), et nous finissons la journée à Hami, dernière grande ville du Xinjiang située sur notre parcours. Et comme on pouvait s’en douter, des policiers nous font descendre de voiture à l’entrée de la ville. “What is your hotel?” “We don’t know”. Le seul policier parlant anglais a l’air ennuyé; visiblement, les étrangers ne sont pas les bienvenus ici… Finalement, un compromis est trouvé: il nous arrête une voiture, ordonne au conducteur de nous laisser au centre-ville où se concentrent tous les hôtels. “No photos”. Compris! Déposés sur une large avenue entourée de grands immeubles, nous nous mettons en quête d’un hôtel pas cher pour la nuit. Sur la dizaine d’hôtels testés, seuls deux acceptaient de nous prendre – à un prix bien trop élevé. Aux grands maux, les grands remèdes: nous nous rendons au poste de police le plus proche, afin que ceux-ci nous aident à trouver une solution (après tout, un policier avait bien réussi à négocier le prix d’une chambre pour nous à Tourfan). Et ça marche! Après 30 minutes d’attente, nous voici escortés dans un hôtel qui nous avait pourtant refusé plus tôt dans la soirée (pas habilité pour les touristes étrangers), accommodés dans une chambre tout confort pour un prix correct. Après une bonne nuit de repos, nous voilà enfin prêts à rejoindre Jiayuguan où deux étudiantes allemandes ont accepté de nous recevoir…

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L’entrée d’une école à Kashgar, avec barricades, barbelés et contrôles de police

 

Bilan d’une semaine au Xinjiang

Après une semaine éprouvante, nous quittons enfin cette région. Ce fut un vrai calvaire, une expérience ratée, épuisante, démoralisante. Il nous a été impossible de vivre notre aventure pleinement, de circuler librement, d’avoir de réels échanges avec des locaux – qu’ils soient natifs Ouïghours, ou chinois. Nous avons pris très peu de photos. La police est omniprésente, oppressante: les contrôles se font plusieurs fois par jour; aux barrages policiers placés sur la route, en pleine ville, à l’entrée des magasins et des hôtels où chaque bagage est contrôlé aux rayons X, aux stations-service clôturées par des barrières barbelées, aux abords de quartiers chinois, dans les restaurants où la plupart des serveurs portent des gilets pare-balles dans les régions les plus sensibles…  Et dire que pour les natifs Ouïghours, que nous avons vu se faire contrôler totalement systématiquement (fouille des bagages et des téléphones, passage du détecteur de bombes sous les voitures), cela représente leur quotidien!… Une vie privée de libertés, entièrement soumise à l’Autorité, pour laquelle les gens lui doivent une obéissance totale et aveugle (cf. notre conducteur Ouïghour à la sortie d’Artux qui a dû faire un énorme demi-tour, imposé par les policiers).

Soyons honnête: avec un tel niveau de sécurité, nous n’avons pas eu l’impression de visiter une belle province chinoise mais plutôt un pays en guerre… Pourtant, les voyageurs sont toujours autorisés à entrer, circuler et visiter cette région sans être escortés ou vêtus d’un gilet pare-balles. Dans le pire des cas, les policiers empêchent les touristes d’accéder à certains endroits (comme ça a été le cas pour nous, à Artux) ou de prendre des photos compromettantes (on nous a fait supprimer, lors d’un contrôle, la photo d’un poste de police aux abords de la vieille mosquée de Kashgar). Le doute est permis: peut-on vraiment parler de mesures de sécurité en vue d’une éventuelle menace terroriste, ou de mesures visant à cacher ce qu’il se passe réellement dans le Xinjiang? Nous n’en saurons pas plus. Ce que nos yeux ont pu voir, ce sont ces villes en plein essor, complètement reconstruites à coup de bulldozers et de gratte-ciels gris, vides et hideux; ce sont ces minorités ethniques contrôlées, soumises, ce sont ces chinois (ou Hans) qui viennent s’installer en masse dans cette région désertique, souvent loin de leurs proches, attirés par des salaires mirobolants.

Avant de refermer ce chapitre, nous souhaitons relativiser nos propos et vous raconter l’expérience d’un autre voyageur légèrement différente. Nous avons conscience que les dimensions éducationnelles et culturelles rentrent en jeu dans cette histoire, impliquant des propos très subjectifs quant à l’équilibre liberté/sécurité. Avec notre regard de français et européen, certaines choses nous ont choqués alors qu’elles sont tout à fait banales et admises d’un point de vue chinois: plusieurs personnes nous ont dit, par exemple, être contentes de vivre dans un pays autant sécurisé. Enfin, on termine ce récit par une dernière anecdote: le petit frère de Julien, Clément, a lui aussi traversé le Xinjiang en sac à dos, à deux, et en autostop fin mai/début juin 2019. Et leur expérience a légèrement été différente de la nôtre! Bien que contrôlés quasiment tous les jours, Clément et son amie n’ont pas subi de contrôles poussés excédant 10 minutes, n’ont pas eu de logiciel espion installé sur leurs téléphones, et ont pu avoir quelques interactions avec des locaux – notamment avec une famille d’origine kazakhe qui a voulu les inviter (offre que Clément a refusé, afin de ne pas faire courir de risques à la famille). Comment expliquer cette différence de traitement? Premièrement, l’itinéraire emprunté était différent du nôtre dans le Xinjiang: ils sont passés par la capitale Ürümqi et non par Kashgar, et ont traversé une autre frontière. Ensuite, et bien que nous voyageons de la même manière, nous n’avons pas le même profil (Clément est plus jeune, encore en âge d’être étudiant, et ne voyage pas avec un ordinateur et du matériel photographique comme nous). Enfin, nous nous demandons sérieusement si il est possible que les autorités chinoises nous aient ciblé; après tout, nous sommes actifs sur les réseaux sociaux, tenons un blog et n’avons pas hésité à retranscrire, partager tout ce qui nous est arrivé dans le Xinjiang!

* Article rédigé d’après notre expérience personnelle *
 
 
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Cet article a 2 commentaires

  1. Merci pour ce retour d’expérience très intéressant. Mon voyage ne m’amènera pas jusqu’en Chine entre autre par peur d’une expérience telle que la votre. Mais étant en Asie Centrale depuis un moment, j’avais envie d’écrire un article sur les Ouïghours et j’ai lu, pendant mes recherches, que la population Han (chinoise) représentait déjà 40% de la population en 2006 (Wikipedia) et que actuellement les salaires des fonctionnaires de base sont gelés au Xinjiang faute de budget (même pour les han) mais qu’ils doivent tout de même travailler et être disponible 24/24 (courrier international : https://www.courrierinternational.com/long-format/long-format-comment-pekin-transforme-le-xinjiang-en-bunker). Je veux juste insister sur le fait qu’aujourd’hui, le Xinjiang c’est un cauchemar pour tous, même pour les hans, mais avec une dimension d’horreur bien sûr encore pire pour les Ouïghours qui sont persécutés/internés/torturés à cause de leurs croyances.

    1. Merci Elsa et merci pour ton commentaire et tes sources! Malheureusement il faut être abonné courrier international pour lire les articles complets. 2006 ça fait un moment, d’après nos informations les Hans sont déjà passés majoritaires dans la région, au même titre qu’au Tibet. Nous n’avions pas remarqué que la région était un cauchemar également pour les Hans, bien qu’ils soient aussi soumis à des contrôles de temps en temps. Nous avions même rencontrés des Hans du Xinjiang qui nous disaient de ne pas croire les médias internationaux en ce qui concerne la répression des minorités ethniques!

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